jeudi 16 juin 2011

Des mots, une histoire 34

Elle fit trois pas à reculons pour revenir vers le tableau qu’elle venait de passer.
Elle avait failli le rater et à présent elle le scrutait, ses yeux ne pouvaient plus s’en détacher. Le sujet en était pourtant assez banal : une nature morte tout ce qu’il y avait de plus classique, mais il émanait de celle-ci une luminosité et une atmosphère particulières.
Elle prit encore un peu plus de distance, jusqu’au frôlement de ses mollets contre la banquette proposée aux visiteurs au centre de la salle. Elle s’assit.
La part raisonnable de son esprit lui faisait dire qu’une cerise et une part de fromage sur une assiette étaient loin de ce qu'on appelle l'Art.
Mais cette partie indéfinissable et incontrôlable de son être, celle qui aimait les mangas et David Lynch, qui pleurait devant une affiche de Mucha et un texte de Shakespeare, frissonnait toujours à la scène des Incorruptibles où le landau chute dans les escaliers… cette zone sensible l’avait arrêtée en pleine visite pour la rassasier de cette délicate soucoupe lenticulaire accueillant le rouge profond du fruit mur.
Absorbé d’abord dans la contemplation, son esprit s’évada finalement vers ses souvenirs.
La chaleur brute d’un été dans les Alpilles
Le souffle léger apporté par les allers-retours de la balançoire, se glissant dans les cheveux et s’engouffrant sous les plis de la jupe en Liberty
Le chant lancinant des cigales jusqu’au bord de la nuit
Les rires des enfants se moquant du grand-oncle, de ses binocles toujours perdues sur son crane chauve, de ses phrases automatiques et récurrentes ponctuant le quotidien comme des bornes kilométriques le long de la N7, de ses salves de postillons lorsque la partie de dames tournait à son désavantage
La margelle du puits asséché, cassée par l’usure et les intempéries
Le chat imprévisible
Le coq intempestif
Les fins de repas, animées par les adultes, désertées par les enfants
Le cerisier et ses milliers de tentations
Les prévisions météo de la tante Adèle
Les bisous du soir sentent moins le savon que ceux du matin
Bonsoir
Bonsoir
-        Bonsoir, Madame, je suis désolé de vous déranger mais le Musée doit fermer !
Sourire complaisant du gardien.
Direction la sortie. Suivant les flèches.
Pas un regard pour la toile. Regret de rêverie.


Les mots imposés : cerise – luminosité – landau – balançoire – lenticulaire – postillon – casser – scruter – lancinant – fromage – frôlement

13 commentaires:

Bénédicte (l'aiguille étourdie) a dit…

J'adore!
Très, très bel exercice!

Olivia a dit…

Très beau texte poétique. J'aime tout particulièrement les énumérations, les lire et les écrire. Bravo !

Gwenaelle a dit…

J'aime beaucoup ton texte aussi. Cette toile comme un tremplin à souvenirs...

covix a dit…

Bonsoir,
Beau texte, on est avec la naratrice devant ce tableau prendre la rêverue avec elle...
Bonne soirée
@ plus

mamita a dit…

du rythme, du rêve, des images par flots...
tu nous emportes

Bribri86 a dit…

Une ecrivaine est née...!!!

Betty a dit…

J'ai beaucoup aimée ton histoire...Pas facile de placer "lenticulaire"!!!bisous et bon week end

le blÖg d'Ötli a dit…

Un très joli texte ! Je le vis et n'ai pas envie que le musée ferme !!!

Valentyne a dit…

très évocateur : j'ai particulièrement aimé les affiches de Mucha et les bisous du soirsqui sentent moins le savon que ceux du matin

Aymeline a dit…

Très beau texte, en particulier l'énumération de ces beaux souvenirs :)

32 Octobre a dit…

l'adresse du musée... je voudrais voir le tableau
atmosphère très bien rendue

annacarambole a dit…

bravo un exercice difficile ton texte est très réussi.

helena frontini a dit…

Vraiment très réussi. Bon we.